Ce que le tatouage dit de nous

Vous trouverez plus bas le lien de l'article.

Ce que le tatouage dit de nous !

Qu'il soit discret ou qu'il couvre toute une partie du corps, symbolique ou purement esthétique, tout tatouage a une histoire. Marquer sa peau à l'encre indélébile est un acte fort, une façon de prendre le contrôle d'un corps qui nous échappe, ou de graver à jamais un souvenir, une joie, une douleur.

Si le tatouage était, à l'origine des temps, une façon de marquer son appartenance à un clan, puis plus tard, à un groupe social (marin, soldat, motard, gangster), on le croise aujourd'hui sur toutes les peaux. Femme ou homme, jeune ou vieux, riche ou pauvre : le tatouage est « encré » dans les mœurs. En France, une personne sur dix serait tatouée, même si, comme le souligne la psychosociologue Marie Cipriani-Crauste, « le tatouage est encore trop souvent mal perçu par la société ». Apanage des bad boy, le tatouage ? Pas seulement. « Il est beaucoup plus répandu que vous ne pouvez l'imaginer. Seulement, nombreux sont ceux qui les cachent, car le tatouage touche à quelque chose d'intime ».
 
Conjurer l'angoisse de sa propre disparition

Le tatouage, malgré les gros titres des magazines féminins, n'a rien d'un « effet de mode ». « Il existe depuis la nuit des temps ! » rappelle Marie Cipriani-Crauste. « C'est une marque ancestrale, qui traduit l'angoisse principale de l'homme : sa propre disparition, et donc, son obsession à laisser des traces, y compris sur son propre corps. Cette obsession est d'ailleurs ce qui nous différencie des animaux. L'homme a besoin de repère, et le tatouage en est un ».
Le tatouage a-t-il donc toujours un sens ? Pour la psychosociologue, c'est une évidence. « Même lorsqu'une jeune fille se fait tatouer une petite fleur "parce qu'elle la trouvait jolie", elle manifeste un message plus profond qu'un simple choix esthétique. Un tatouage n'est pas un bijou. C'est une marque à vie, et ce n'est jamais anodin ».

Nous avons rencontré Jeanne, Nina, Tevaiarii, Karine, Rosanna, Michael et Victoire qui nous ont raconté leurs histoires et leurs tatouages. 

Jeanne « Un coup de folie que je ne regrette pas »

J'avais 16 ans lorsque j'ai fait mon premier tatouage. J'obtenais de bons résultats à l'école, mais je m'ennuyais, donc je dessinais beaucoup. Le motif que je ne cessais de retravailler, chaque heure de cours, est devenu une obsession. Je voulais me démarquer et casser mon image de petite fille bonne à l'école. J'ai donc pensé au tatouage en bas de mon dos.

C'est après avoir sauté le pas, une fois sous la douche, que je me suis rendue compte que ce tatouage ne partirait plus jamais. J'ai eu envie de vomir, de revenir en arrière, de n'avoir jamais touché à mon corps. Je me suis interrogée : peut-être avais-je fais cela par complexe ? Pour cacher mon corps, ou l'embellir ? Sûrement. Finalement, une fois cicatrisé, j'ai commencé à l'accepter et à me sentir bien dans ma peau, fière de l'avoir fait. Aujourd'hui, il me rappelle un bout de mon adolescence, heureuse - un coup de folie que je ne regrette pas.

Depuis, j'ai récidivé : un dragon que j'avais déjà repéré et redessiné après un de mes voyages en Chine… Je suis déjà en train de réfléchir à un troisième. J'attends juste l'inspiration. Une drogue, les tattoos ? Un peu...

L'avis de Marie Cipriani-Crauste : Il est difficile de tirer des conclusions sans connaître mieux l'histoire de chacun, mais il me semble, à travers ce récit, que le tatouage n'a pas été pour Jeanne, comme il l'est pour de nombreux adolescents, l'expression d'un acte de rébellion. Ce qui frappe, c'est la réaction très violente lorsqu'elle réalise, sous la douche, ce qu'elle a fait. Il s'agit pour elle de marquer une étape de sa vie, comme un rituel de passage. Il s'agit d'un acte d'émancipation fondateur. Une façon de s'affirmer.

Nina « Transformer une douleur morale en douleur physique »

J'ai commencé à m'intéresser aux tatouages et aux piercings à l'âge de 18 ans. Mon second tatouage (j'en ai aujourd'hui quatre, et je ne compte pas m'arrêter là !), est celui pour lequel j'ai le plus d'attachement. Mon père est décédé en 2008 d'un accident de la circulation. Cela a été un déchirement, une peine insoutenable. Nous étions une famille unie, aimante, et mon père un homme bon, juste, fédérateur. Je pensais souvent à une phrase qui me réconfortait, qui me permettait de ne pas sombrer. J'ai souhaité me faire tatouer rapidement, donc j'ai pris rendez-vous deux mois après sa mort.

La séance a duré longtemps, près de trois heures. L'endroit choisi, le plus discret possible, s'est révélé être l'un des plus douloureux à être encré. Et pourtant, ça a été une brève, mais vraie thérapie. Transposer une profonde peine, une douleur morale en douleur physique a été un soulagement, une manière de me lier intimement et éternellement à mon père. Je me suis imaginée vieillir avec ce tatouage. Je me voyais âgée, fripée, en face de mon miroir à regarder cette phrase qui me ramènera toujours au moment où j'ai perdu cet être cher, et où ma vie a basculé. Cette fois où j'ai eu 20 ans sans lui.

L'avis de Marie Cipriani-Crauste : Pour Nina, le tatouage est une forme de conjuration de la mort. C'est un acte très réfléchi. Après la disparition de son père, il lui faut agir. Elle a besoin de se marquer pour avoir confiance à nouveau et croire en la vie.


Tevaiarii : « un tatouage qui porte mon histoire »

Je suis de Tahiti, avec des origines marquisiennes. De part mes origines, j'ai donc naturellement toujours eu une attirance pour les tatouages. J'ai moi-même dessiné le motif général de mon tatouage, puis j'ai choisi un ami pour le réaliser, car j'admirais son travail. Je voulais quelqu'un qui me connaisse, qui connaisse mon histoire.

Je n'avais pas envie de tatouage "à la mode". Il fallait que ce soit un motif unique, que mon ami dessinerait au feeling à partir de ma base. Je savais que les motifs sortiraient d'eux mêmes. Plus tard, certaines personnes y ont vu une fougère. J'ai trouvé que l'image de cette plante me correspondait : "Elle se laisse balancer par le vent tout en gardant fermement ses racines en terre". La fougère pousse principalement en montagne et près des rivières, où j'aime me promener. Je m'y sens vraiment chez moi. Si ça ne tenait qu'à moi, je continuerais mon tatouage tout le long de la jambe, comme pour "encrer les racines", mais mon mari ne le veut pas. Mais ce témoignage a réveillé en moi la volonté de le continuer, je ressens comme un picotement dans la jambe, comme si elle appelait à être tatouée…

L'avis de Marie Cipriani-Crauste : Il y a dans cette histoire, comme pour de nombreux tatouages, un problème d'identité, un besoin de retour à ses origines. Comme la plante à laquelle elle s'identifie, Tevaiarii a besoin de montrer ses « racines », son héritage.


Karine : « Un tatouage symbole de ma reconstruction »

Cela faisait une dizaine d'années que j'avais très envie de me faire tatouer, mais la peur de la douleur était plus forte. Je pensais le faire pour mes 30 ans mais lorsqu'ils sont arrivés, toujours rien ! Durant ces deux dernières années, j'ai été confrontée à un cancer, qui a nécessité une lourde chirurgie. Aujourd'hui mon corps porte les stigmates de cette maladie. Un travail thérapeutique m'a fait prendre conscience que mon corps ne m'appartenait plus car beaucoup de personnes en avaient pris possession pour lui faire de mal.

Alors l'idée du tatouage m'est revenue. J'avais en tête certains symboles : le papillon qui représente la légèreté et la chrysalide qui devient papillon. Des symboles qui représentent ma reconstruction. Ensuite, une fleur, symbole de la féminité pour moi. A cela, je voulais associer trois initiales : celles de mes sœurs et de mon conjoint, mais noyées dans le dessin. J'ai confié la création de mon tatouage à une amie qui avait fait les Beaux-Arts. A l'avenir, j'y ajouterai les initiales de mes enfants. Pour le moment, l'été arrive et j'aborde fièrement ce tatouage qui orne mon dos !

L'avis de Marie Cipriani-Crauste : Karine a le sentiment, à cause de sa maladie, d'avoir été dépossédée de son corps. D'avoir été mutilée. Elle a perdu la maîtrise de ce corps. Il lui faut donc renaître, sortir à nouveau de sa chrysalide, comme le papillon qu'elle a choisi de se faire tatouer. La fleur, quant à elle, est le symbole sans doute de sa féminité ré-affirmée. Grâce à ce tatouage, qu'elle choisit volontairement « artistique », elle redonne un sens à sa vie, et se prouve que son corps existe.


Mickaël : « Un tatouage pour rendre hommage à mes origines »

J'ai des origines gabonaises du côté de mon père, et bretonnes du côté de ma mère. Fin 1992, je suis parti travailler au Gabon de manière un peu brutale et imprévue. En Bretagne, cela a été un choc pour tous, et un grand vide pour moi, même si sous l'équateur, j'allais retrouver ma famille paternelle et ce pays que j'avais quitté à l'âge de 6 ans. Je me suis donc fait tatouer un Triskell, motif celte par excellence, de la taille d'une pièce de cinq francs. Ce symbole, à côté de mon cœur, me permet de montrer une petite partie de la Bretagne que j'ai à l'intérieur et marque, aux yeux de chacun, une partie de mes origines dont je suis fier. Et depuis quelques temps, je pense à coupler ce tatouage avec un motif africain, car je suis aussi fier de ces origines là…

L'avis de Marie Cipriani-Crauste : Mickael porte en lui une dualité, celle de ses origines. Le premier tatouage est un hommage à sa mère, dont il partage la couleur de peau. Mais ne peut pas faire la part des choses. Il doit montrer qu'il est aussi africain, qu'il a une double appartenance.


Rosanna « C'est une partie de ma vie, de ma personnalité »

J'ai toujours voulu me faire tatouer mais j'ai longtemps attendu, de peur que ce ne soit qu'une idée de passage et de me faire un motif qui finirait par me lasser. Mais pour mes 20 ans, j'ai sauté le pas, et mes proches se sont cotisés pour me l'offrir. Il fallait tout d'abord finaliser l'idée du motif que j'avais déjà en tête. Ayant perdu mon père très jeune, j'ai décidé de lui rendre un petit hommage discret. Mais je ne voulais pas que ce tatouage soit uniquement dédié à mon père disparu. Je voulais aussi rendre hommage à ma mère, qui a beaucoup enduré pour ses deux filles, et qui est toujours restée très forte face aux épreuves de la vie.

La fée représente à la fois ma mère et moi, dans notre quête de rendre notre monde un peu plus beau, plus « féérique ». J'y ai ajouté le "M" légèrement calligraphié qui représente l'initiale de "maman" et de "Manuel" le prénom de mon père. C'est une façon de l'avoir toujours près de moi. Je ne voulais pas entrer dans le premier salon de tatouage venu. Je ne voulais pas que cela soit fait à la va-vite.

J'ai fini par trouver le petit salon d'une tatoueuse très vintage, aux murs rose et aux canapés confortables avec photos des pièces qu'elle avait déjà réalisées. Il a fallu plusieurs séances, dont une première de 2h30 pour le réaliser. Évidemment, j'ai eu mal au début, mais ça en valait vraiment le coup. Je suis très heureuse du travail de la tatoueuse et je suis sûre que c'est un motif qui ne me lassera pas car c'est une partie de ma vie, de ma personnalité.

L'avis de Marie Cipriani-Crauste : La famille de Rosanna s'est cotisée pour ce tatouage. Elle est donc dans un milieu favorable à cette pratique. Elle idéalise le rôle de sa mère, tout en rendant hommage à son père.


Victoire « Un tatouage pour garder mon père toujours près de moi »

J'ai toujours été fascinée par les personnes qui ont un tatouage, je me demandais ce que cela peut bien vouloir dire, si cela faisait mal. J'aimais me faire des décalcomanies, m'écrire au crayon noir toutes sortes de choses pour voir ce que cela pouvait donner.

Seulement voilà, je ne voulais pas faire l'erreur que certains font : se faire tatouer un dessin quelconque, simplement parce que l'on trouve cela joli sur le moment. Je voulais quelque chose d'important, qui symboliserait un instant de ma vie, de façon à ce que je ne le regrette jamais. J'ai commencé à réfléchir et à regarder autour de moi : qu'est-ce qu'il y avait de plus important dans ma vie ? La réponse était : mon père. C'est lui qui m'a élevée, qui m'a toujours soutenue, à qui je pouvais me confier. Nous avons une très forte complicité sur tous les sujets.

Ce qui m'a renforcée dans mon choix, c'est que mon père m'a eue très tard. Aujourd'hui il va avoir 72 ans et moi 20. J'ai réalisé avec douleur que je n'aurai pas mon papa auprès de moi pour toujours et que ce serait sans doute le plus grand drame de ma vie. J'avais besoin de quelque chose d'indélébile, pour ne pas oublier, pour l'avoir d'une certaine façon toujours près de moi, même dans 50 ans… Mais pour des questions esthétiques, je ne voulais pas me faire tatouer « Papa ».

J'ai donc décidé de faire référence à mes origines polonaises, et j'ai choisi « Ojciec », le père. Je l'ai fait sur le bras, suffisamment bas pour que ce ne soit pas trop voyant, mais que je n'ai à pas me regarder dans le miroir dans multiples positions acrobatiques pour le voir. Je suis fière de l'avoir fait. Je crois que j'en avais besoin pour m'affirmer et me sentir plus confiante dans la vie.

L'avis de Marie Cipriani-Crauste : Victoire est fascinée par les personnes tatouées. Elle essaye avec des décalcomanies, peut-être pour tester la réaction des gens autour d'elle. Elle brouille volontairement le message en choisissant une langue qu'elle seule comprend, car elle sait que les gens vont lui poser la question.


© 2018 Xtremtattoo. All Rights Reserved.
PenseWeb.com - Content management system (CMS)